Les élections législatives en Tunisie

Publication de l’OBSERVATOIRE international des militants FEDERATION DES FRANçAIS DE L’ETRANGER

Analyse des élections législatives en Tunisie /21 novembre 2014

Martine Vautrin Jedidi, Tunis, et Nicole Fondeneige, Bruxelles – novembre 2014

En 2011, l’absence de démocratie et le pillage économique du pays par le pouvoir en place, associés à un chômage extrêmement élevé parmi les jeunes, et de fortes inégalités entre régions en matière de croissance, avaient fait le creuset de la révolution et eu raison de Ben Ali. Les trois années qui suivirent, incertaines, hésitantes, ont connu l’accession démocratique du parti Ennadha au pouvoir, et constitué un « temps de latence », ou de transition pour la Tunisie, permettant la rédaction d’une nouvelle constitution. Premier rendez-vous électoral depuis sa promulgation le 7 février dernier, les élections législatives du 23 Octobre 2014 ont montré qu’une page venait de se tourner : la Tunisie a gagné un débat national exemplaire, la liberté d’expression et une constitution dont certaines vieilles démocraties feraient bien de s’inspirer. La question est donc de savoir quel choix de modèle de société pour les années à venir. Et les réponses ne se situent probablement pas dans un renvoi dos à dos des laïcs et des théocrates ou encore dans un rejet complet des cadres de l’ancien régime. Les élections donnent des indications sur la répartition des forces politiques entre démocrates néo libéraux, démocrates néo socialistes et théocrates socio- libéraux, les uns et les autres prêts aux compromis et à des alliances électorales, la gauche politique et non religieuse n’ayant sans doute pas les capacités de se poser en arbitre. Quant au » recyclage » des anciens cadres du parti unique ou de leurs affiliés, il peut se comprendre dans une perspective d’union nationale pour répondre au principal défi : la relance économique, devenue la préoccupation vitale des tunisiens. Une fois les acquis de la révolution actés, les craintes sur la sécurité intérieure dépassées, toutes les réponses efficaces seront les bienvenues.

La Tunisie est le seul pays rescapé démocratique des révolutions arabes

Commencées au sultanat d’Oman, avec un caractère de lutte intra religieuse, ces premières élections issues de la nouvelle constitution font l’objet de toute l’attention de nombreux observateurs, des États du pourtour méditerranéen, et de l’Union Européenne.

Les élections, au scrutin au suffrage universel direct, sont organisées en deux temps forts : une élection législative à la proportionnelle à un seul tour, pour élire 217 députés (le 26 octobre passé), le parlement nommant ensuite le gouvernement, puis une élection présidentielle à deux tours, prévus les 23 et 30 novembre. Le faible contenu idéologique, l’absence de débat projet contre-projet, sur un choix de société et des options économiques claires, n’a pas vraiment permis de tracer des lignes politiques franches ni d’éclairer le choix des électeurs. Même le débat, qui attire tant l’attention des occidentaux, entre « laïcs » et« religieux» a été en partie occulté, personne ne remettant en cause à l’heure actuelle le fait que l’Islam est religion d’État dans un pays à 99 % musulman. Cette fausse opposition occulte une réalité bien plus prosaïque et des clivages bien plus complexes. Malgré la présence indubitable et non réductible de Ennahda dans le paysage politique, le modèle tunisien d’un Islam non politique et non guerrier devrait perdurer.

La Tunisie n’ayant depuis l’indépendance connu que le régime présidentiel, l’attention s’est d’abord, logiquement, portée sur les candidatures, pléthoriques, au poste de président. Heureusement, et tandis que la nouvelle constitution confère un poids fort au Parlement, puisque le chef de gouvernement sera issu de la formation arrivée en tête à ce scrutin, l’intérêt de l’opinion publique et des commentateurs a fini par se tourner vers les élections législatives.

Ennadha a depuis le début annoncé qu’il ne présenterait pas de candidat à la présidentielle, se concentrant, justement, sur les législatives avec l’objectif d’obtenir la majorité absolue afin de contrôler la nomination du gouvernement. Pari raté, puisque c’est Nidaa Tounès, le principal part d’opposition, laïc qui a obtenu 86 sièges (contre 69 pour Ennahda) sur 217.

Toutefois, ce vainqueur n’ayant pas non plus la majorité absolue, il devra passer des alliances. Mais avec qui ?

À gauche, le paysage n’est guère engageant. Le « parti frère » Ettakatol, plus ou moins discrédité dans une partie de l’opinion publique pour sa participation à la troïka gouvernementale avec Ennadha est le parti du Président sortant, Moncef Marzouki. Le Congrès pour la République (CPR), à la tête d’une assemblée nationale constituante qui a mis plus de trois ans à accoucher de la nouvelle constitution, a vu une grande partie de ses députés quitter le parti, et, n’est crédité que d’un seul siège, ce qui, c’est le moins qu’on puisse dire, n’en fait pas un allié de poids. L’Union pour la Tunisie (UPT), coalition de partis de centre gauche autour du parti Al Massar, ex-membre de la coalition qui a fondé le front populaire, est victime d’une crise identitaire, d’une absence d’assise populaire et d’un report de voix vers le «vote utile». Malgré la présence d’ex députés de l’assemblée nationale constituante, et le soutien d’une partie de l’intelligentsia, c’est le grand perdant de cette élection, sans aucun siège. Aucun des candidats leaders de petits partis n’a pu se faire élire.

Seul parti s’adressant à la jeunesse, doté de moyens conséquents, le Front Populaire, regroupant douze partis politiques et associations de gauche, nationalistes et écologistes, ainsi que de nombreux intellectuels indépendants autour du leader historique Hamma Hammami et des figures populaires de deux personnalités politiques assassinées en 2013 (Chokri Belaïd et le député Mohamed Brahmi), s’en sort mieux avec 15 députés et représente de fait, la seule opposition de gauche. Pour autant, une alliance avec eux n’accorderait toujours pas la majorité absolue à Nidaa Tounès.

Et les membres de l’ex parti au pouvoir, le RCD ?

Dispersés, au sein de Nidaa Tounès, de partis créés pour l’occasion ou de Ennadha aussi sans doute, ils ne se présentent pas toujours à visage découvert mais sont indubitablement présents tant stratégiquement, logistiquement, que politiquement, sur le plan national et local.

Dans ces résultats, la surprise vient de l’Union patriotique libre (UPL), parti de droite dont le leader, Slim Riahi, est un homme d’affaires aux ressources financières questionnées, président d’un grand club de football populaire de Tunis, qui a manifestement bénéficié du soutien des médias. L’UPL arrive en troisième position, loin cependant derrière les deux premiers partis. .

La carte des votes laisse entrevoir une démarcation géographique entre le Nord, où le parti religieux perd du terrain, et le Sud où il conserve une partie de son avance de 2011.

Pour résoudre ce casse-tête politique, une des options est la création d’un gouvernement d’union nationale, dans lequel s’associeraient plusieurs partis bénéficiant d’élus députés, et des figures emblématiques du paysage politique. Souvent évoquée et partagée dans l’opinion publique, qui reste paradoxalement peu politisée ou s’est lassée de ces batailles ou des luttes d’ego, jugées vaines, elle ouvrirait la troisième phase d’une période transitoire où les décompositions et recompositions furent nombreuses. Reste à savoir si le Front populaire accepterait d’y participer – s’il y est invité.

L’issue de ces négociations est cruciale pour la Tunisie et aurait besoin d’être rapide. La nouvelle assemblée va devoir mettre en place des institutions et prendre des décisions économiques, et doit, pour ce faire, avoir une majorité solide. D’autre part, les préoccupations de sécurité qui intéressent toute la région imposent à la Tunisie une stabilité politique, d’ailleurs attendue par ses voisins et tous ses partenaires, dont l’UE. Enfin, le nouveau gouvernement aura du grain à moudre, dans la plus grande sérénité possible : questions économiques, développement et emploi, et sociales, lutte contre la pauvreté et la marginalisation, justice fiscale, rapports sociaux dans l’entreprise et la société, éducation, gestion des zones frontalières, justice transitionnelle, préservation des libertés, la recomposition des forces politiques, autant d’enjeux majeurs, qui sont de fait bien éloignés du débat identitaire sur la laïcité qui focalisent l’attention des médias occidentaux.

« Le vote des tunisiens de l’étranger aux élections législatives d’octobre 2014 : un processus électoral important pour 10% de l’électorat mais qui reste à parfaire pour améliorer la participation

La Tunisie figure parmi les pays (une douzaine dans le monde) qui possèdent des députés de l’étranger, garantissant à ses ressortissants un niveau de représentation égal en Tunisie et à l’étranger (1 siège pour 40 000 électeurs).
Ainsi, du 24 au 26 octobre, ce sont plus de 700 000 Tunisiens résidant à l’étranger (10% des électeurs) qui ont été appelés aux urnes pour élire 18 des 217 députés composant la nouvelle assemblée législative.
L’Union européenne a formé et envoyé des observateurs dans les bureaux de vote, aussi bien en Tunisie que dans certains bureaux à l’étranger, comme ce fut le cas en Belgique. Observer, ce n’est pas prendre part, ni donner des conseils, c’est rédiger un rapport qui relate la conformité avec les conventions internationales. Mais la première opération, délicate et qui garantit la régularité du scrutin, se situe en amont lors de la constitution de la liste électorale.
En octobre 2011 déjà, plus de 200 000 Tunisiens de l’étranger, répartis dans six circonscriptions (France (2), Italie, Allemagne, Amérique du Nord + reste de l’Europe, Pays arabes + reste du monde), avaient voté pour élire l’Assemblée constituante, non sans difficultés : les délais d’inscription avaient été repoussés plusieurs fois, puis devant les difficultés, chacun avait pu voter, muni simplement de sa carte d’identité, les noms des votants non-inscrits étant reportés sur un registre complémentaire.
En 2014, de nouvelles difficultés sont apparues à cause de listes électorales inexactes: des personnes ayant voté en 2011 ne se sont pas retrouvées sur les listes et pour d’autres, il n’y avait trace de leur inscription du fait d’une plateforme informatique défaillante, et il y avait cette fois l’interdiction d’ajouts manuscrits. Se sont ajoutés des suppressions ou changements de lieux de vote au dernier moment et sans information.
En conséquence, un taux – allant parfois jusqu’à 25% dans certains bureaux de vote – des électeurs ont fait la queue sans être admis à voter, occasionnant un fort mécontentement. Le taux de participation final était relativement bas (environ 30%), moitié moins que celui des Tunisiens ayant voté en Tunisie (61%).
Le manque de moyens humains, financiers et logistiques a été dénoncé le soir du vote par certaines personnalités demandant la réalisation d’un audit indépendant sur les opérations électorales à l’étranger. L’effort d’amélioration vise évidemment la prochaine élection du 23 novembre 2014 qui concernera cette fois la présidentielle. Ce n’est pas une consolation, mais le weekend dernier, les Roumains résidant à l’étranger ont rencontré les mêmes difficultés pour s’exprimer par les urnes suite à des problèmes d’organisation ou d’ordre logistique.
Pour ce qui est des résultats, comme en 2011, on ne constate pas de différence très significative entre le vote des Tunisiens de Tunisie et celui des expatriés. L’ordre des partis reste sensiblement le même, seul l’écart se creuse : Nidaa Tounes est en tête, suivi par Ennahda, exception faite de la circonscription d’Italie où l’ordre est inversé. Le vote sur les autres listes est très éparpillé. »

Référence : « géographie du vote à distance : l’élection tunisienne de 2011 à l’étranger » de Thibault Jaulin (espacepolitique.revues.org/3099)

 

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